LE TOUT AUTRE

Par ... :: jeudi 24 juillet 2008 à 17:55 :: Madagascar

Mon billet du 11 novembre dernier évoquait les milliers de Malgaches tués sur les champs de bataille de la première guerre mondiale et enterrés – lorsque leurs corps ont pu être retrouvés – dans les cimetières militaires français. Ce billet est à l’origine d’un long commentaire reçu récemment sur le blog et posté par « un jeune français ». Le voici in extenso.

 

« Je suis désolé moi aussi pour ces drames, mais je reste un peu attristé par la haine qui semble être transmise à travers ces leçons d'histoire interprétées (dont je ne conteste absolument pas l'originalité). Je ne connais pas vraiment l'histoire de Madagascar et je ne veux pas défendre la France de ses basses actions passées en particulier, qu'ils ont été les premiers à reconnaitre dans le monde et à tenter de réparer (malgré l'impossibilité de réparation), mais j'ai beaucoup voyagé malgré mon jeune âge et je pense que le français n'a pas été vraiment le pire des colonisateurs européens (en vérité je pense le contraire même si cette époque reste source de honte dans le cœur des jeunes comme moi) et en ce qui concerne les guerres mondiales, j'ai un sentiment de redevabilité énorme envers ces jeunes qui se venus se battre pour nous, pour sauver notre monde en France, en sacrifiant leur vie comme nos parents ou grands parents ont sacrifié la leur... Je vous rappelle quand même que la France a imposé des valeurs d'humanité qui ont fait progresser, s'améliorer le monde à travers les âges, même si mon pays n'est pas peuplé de gens "parfaits", comme l'abolition de l'esclavage ou les droits de l'homme par exemple...


Personnellement, en tant que français, au lieu d'envoyer la honte à tous les français du monde (message que je reçois à travers ces textes) je ferais l'éloge de cette nation malgache, qui parmi d'autres, est venue défendre mon pays loin de ses terres des invasions allemandes, et ainsi libérer le monde entier du joug de l'Allemagne qui ne s'annonçait pas des plus joyeux, et pas seulement pour les arrogants Français (génocide des juifs Allemands par exemple???). Sans l'aide des Malgaches peut-être que les Allemands de l'époque auraient créé un monde meilleur ? Peut être pas... Je reste sceptique, et je continue de me sentir redevable envers tous ces gens, français ou étrangers, qui ont défendu mon pays ainsi que le reste du monde... »

 

« Jeune français », puisque tel est votre pseudonyme, je souhaitais d’abord vous remercier pour cette longue contribution, qui prouve que le sujet traité dans mon billet vous a touché.

 

Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté dans mes propos : la compassion que j’exprime dans ce billet envers les jeunes Malgaches envoyés se battre en Europe va aussi aux jeunes Français, séparés de force de leurs familles, de leurs villages, de leurs compagnes ou amis, pour aller pourrir et mourir sur les champs de bataille. Pour revenir ensuite, s’ils en réchappaient, estropiés, mutilés, amputés, défigurés, psychologiquement détruits. Ma compassion va vers ces enfants privés de leur père, vers les mères privées de leurs enfants, vers les sœurs privées de leurs frères.

Elle va aussi vers les jeunes Allemands – plus de 6 millions de morts et blessés – les jeunes Russes – 7 à 8 millions… et tous les autres jeunes adultes impliqués bien malgré eux dans cette gigantesque boucherie. En matière de bellicisme, la connerie des dirigeants, comme la souffrance des peuples, est transfrontalière… Ce que Paul Valéry résuma ainsi : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas".

 

En ce qui concerne la colonisation, votre point de vue me semble pour une grande part issu de la propagande – aujourd’hui, on parlerait de « communication institutionnelle » - qui a permis si longtemps de convaincre les Français du bien-fondé de la colonisation.

 

La colonisation de Madagascar ? C’était d’abord une guerre. Une guerre décidée par l’Assemblée Nationale française. Une guerre d’un pays souverain contre un autre pays souverain. Les soldats français débarquant à Majunga en 1895 avaient contre eux des cuirassés, des canons, des fusils ennemis...

On peut le regretter, mais la France ne fut pas toujours un pays attaqué et forcé de se défendre. Même sans remonter à Napoléon, la France fut aussi – souvent - une puissance conquérante, qui cherchait à étendre son territoire par la force et la violence.

Je vous entends déjà me rappeler que la France était néanmoins un pays démocratique, bercé par les droits de l’homme...Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’en a pas fait profiter les  habitants des territoires qu’elle occupait suite à ces guerres de conquête. Les Malgaches n’ont rien vu du droit de vote, ni d’autres droits d’ailleurs, tandis qu’ils devaient se soumettre à une politique de travaux forcés et se voir enrôlés pour servir de chair à canon sur le continent européen.

 

Rappeler l’histoire, ce n’est pas faire preuve de haine envers quiconque. Car – et c’est en cela que votre commentaire fait fausse route – je n’ai aucunement envie de « faire honte aux français » comme vous le dîtes, car les habitants de la France de 2008 ne sont évidemment en rien responsables de tout cela.

 

Mais l’Histoire est utile en ce qu’elle doit nous faire réfléchir sur notre présent et notre futur. Comment se fait-il qu’un si grand nombre de responsables – soutenus par la plupart des médias de l’époque, des enseignants, des citoyens – aient accepté et même encouragé cette politique de colonisation ? Je pense que cela ne peut se faire que si l’on considère que l’AUTRE, le colonisé, est fondamentalement différent de soi, qu’il n’est en rien comparable, qu’il est TOUT AUTRE.

 

à Paris vers 1900 : les zoos humains

 

Alors quelle leçon pour le présent ? Ne serait-on pas un peu dans la même situation que ne l’étaient nos arrière-grands-parents en 1895 ?

Comment accepter en 2008 que quinze africains, dont neuf enfants en bas âge, meurent de déshydratation à bord d’une petite embarcation au large de l’Espagne ? Comment accepter en 2008 les centres de rétention, camps entourés de barbelés, où des familles entières pourront être enfermées pendant 18 mois conformément à un récente directive européenne ? Comment accepter tout cela si l’on ne considère pas que les personnes touchées par ces mesures sont fondamentalement différentes de soi ?

 

En 1895, le Malgache devait être TOUT AUTRE pour que l’armée française puisse envahir son pays.

En 1917, l’Allemand devait être TOUT AUTRE pour que les gouvernants puissent justifier la guerre (voir en cela, dans mon billet précédent, "qui est le Boche ?")

 

Le Boche, c'est un lâche égorgeur des enfants, des fillettes, embrochant les bébés avec des baïonnettes,

massacrant par plaisir, sans raisons... sans quartier

 

En 2008, l’habitant du Tiers Monde, ou le clandestin, doit être TOUT AUTRE pour que la voie sans issue choisie par les dirigeants européens puisse paraître viable aux yeux des élites et de l’opinion.

 

Dans la France de 2008,  la plupart des élus – toutes tendances confondues –  la plupart des journalistes, la plupart des enseignants et finalement la plupart des citoyens français n’ont-ils pas intégré cette vision d’une Europe forteresse, qui se protège de milliards de pauvres qui voudraient l’envahir ? Cette vision qui n’était – il y a quelques années seulement - que le fantasme de quelques hommes politiques isolés – semble être devenue un lieu commun. Comme en 1895, il semblait tout naturel que la France étende sa domination sur de vastes territoires, peuplés – pour l’imaginaire populaire – de quasi-sauvages…

Les illusions nationalistes des Européens du début du 20ème siècle, consciencieusement entretenues par les politiques et médias de l’époque - ont conduit aux pires drames.

Ne pensez-vous pas, « jeune français », que l’aveuglement des Européens du début du 21ème siècle – enfermés dans leur forteresse physique et mentale – ne peut conduire tout droit à de nouveaux drames ?

La conquête de Madagascar

Par ... :: dimanche 04 novembre 2007 à 12:09 :: Madagascar

La guerre menée par la France pour conquérir Madagascar en 1895 a fait l’objet de nombreux ouvrages, glorifiant pour la plupart l’œuvre de l’armée française et des colons. La « bibliothèque malgache » réédite peu à peu sous forme de e-books gratuits certains de ces ouvrages souvent foncièrement racistes :

L’iconographie de la presse populaire française offre aussi un aperçu de l’état d’esprit qui prévalait en 1895.

 

L'Eglise, l'armée, le peuple et - en filigrane - la République

bénissent le départ des soldats français pour Madagascar

 

Du côté des responsables politiques, rappelons-nous de ces paroles à l’Assemblée Nationale de Jules Ferry, dont tant d’écoles ou de rues portent encore le nom en France : « Ce qui manque à notre grande industrie, ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés (...) Il y a un second point que je dois aborder (...) c'est le côté humanitaire et civilisateur de la question (...) Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu'il y a pour elles un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures (...) »

Débarquement des Français à Majunga - 1895


Ce devoir allait donc passer par l’attaque de Madagascar, état souverain dirigé alors par la reine Ranavalo III. On découvre alors un autre son de cloche grâce à de rares documents moins officiels. Pour preuve cette correspondance d’un militaire du corps expéditionnaire de Madagascar : "Je viens d’arriver à Tananarive. Je n’ai fait que marcher et être sur le qui-vive ; les fonctionnaires civils ont si bien manoeuvré que toute la province est soulevée. Le convoi dont je faisais partie a été attaqué pendant 3 jours par 1400 rebelles...53 tués...nous avons du brûler leurs villages. Ici, même les colons trouvent bien triste la façon dont nous sommes gouvernés ; tout ce que l’on envoie en France sur Madagascar est mensonge. On n’ose plus circuler sur les routes… ». Histoire officielle contre histoire des hommes.

Madagascar 2002

Par ... :: lundi 16 juillet 2007 à 16:03 :: Madagascar

J'ai découvert un reportage d'ARTE consacré à la crise politique de 2002 à Madagascar. On se souvient que le pays était à deux doigts de verser dans la guerre civile.  Le dénouement globalement favorable de cette crise (au sens où l'on a évité le pire) tient sans doute au fait que quelques personnes - aux bonnes places - ont su prendre du recul et faire preuve de modération et d'intelligence face aux évènements. Le président Jeannin, né à Autun en 1540, n'avait-il pas théorisé cette pratique - quelques siècles plus tôt - en commentant ainsi une lettre de Charles X exigeant de persécuter les protestants : " il faut obéir lentement au souverain quand il commande en colère".

L'interview de responsables militaires malgaches, au 4/5ème du reportage environ, est à ce titre assez riche d'enseignements. La paix est quelque chose qui se prépare et s'apprend dès le plus jeune âge...

 

 

 

Quel drapeau ?

Par ... :: samedi 07 avril 2007 à 22:24 :: Madagascar

Aux fans du drapeau français dans les maisons, je dédie celui-ci, qui manque peut-être à leur collection ?

 

 

Le 30 juin 1895, le journal "Le Petit Parisien" commente ainsi la guerre menée par la France contre Madagascar : "Le premier ministre hova, par la pression qu’il exerce sur son peuple, a réussi à réunir des forces assez sérieuses et tant bien que mal il a pu mettre en ligne de 30 à 40 000 hommes qui ne résisteront pas, il est vrai, contre la poussée fiévreuse de nos soldats." Poussèe fièvreuse : drôle d'expression lorsque l'on sait que la plupart des soldats français morts à Madagascar - 40% des soldats engagés dans cette guerre - sont morts de fièvre ou de maladie... Au cimetière d'Autun, par exemple, on trouve cette plaque commémorative. Des jeunes Français morts en terre malgache, vingt ans avant que les jeunes Malgaches ne meurent par milliers sur les champs de bataille de l'est de la France...

 

 

Plutôt que d'appeler à l'admiration béate du bleu-blanc-rouge, apprenons - avec l'aide des historiens - à exercer un droit d'inventaire sur tout ce qui se cache dans les plis du drapeau ?

Mort à 19 ans...

Par ... :: samedi 11 novembre 2006 à 15:57 :: Madagascar

En ce 11 novembre, j’ai une pensée pour ces milliers de Malgaches que la France a tiré de leur pays pour en faire de la chair à canon – en particulier en 1917, lorsque celle-ci se faisait rare de par chez nous. Ils ont vécu le même cauchemar que les Français, la même guerre imbécile, avec semble-t-il une certaine propension à être placés en première ligne…

Sur 41.000 poilus Malgaches, plus de 10.000 sont morts sur le sol français.

Une fiche militaire parmi des milliers d’autres : celle de Rafaralahmboa, né en 1899 à Ambabotra. Et mort en 1918, en plein été, à 19 ans, dans la Marne. Blessures de guerre.

 

 

Les noms Malgaches peuplent les cimetières militaires française.

Cimetière des Pins Francs à Bordeaux : RABEMANANTSOA - mort le 15 février 1919 ; RABEMOLALY - le 29 janvier 1919, RAKOTO – le 22 mars 1918 ; Jean-Baptiste RALAINGILO – le 7 août 1919 ; Marcel RAMAMOVY – le 28 avril 1919 ; RAMAROMANANA – le 24 février 1919… On pourrait prendre ainsi les carrés militaires ou les monuments aux morts un par un... Ultime humiliation apportée par les Français à ces malheureuses victimes lorsqu’on sait combien il est important pour les fils de la grande île d’être enterrés dans leur terre, à côté des leurs.

Quant aux survivants, ils attendirent des mois pour rentrer au pays, leur rapatriement n’étant visiblement plus la priorité… Pas plus que ne le seront leurs pensions…

Un point positif à ce carnage aussi international qu’inhumain ? C’est sans doute par le contact entre sacrifiés blancs et sacrifiés noirs que commença à s'effriter le mythe entretenu du « sauvage civilisé par l’arrivée des Français »

 

 

Sur cette carte postale de 1917, le rédacteur de la légende s’étonne : « ...nous voyons (les tirailleurs) fraterniser avec les petits Trembladais qui font bon ménage avec eux, les Malgaches n’étant pas dénués d’affection ». Sic. comme dirait l'autre...

Vu à la télé...

Par ... :: samedi 04 novembre 2006 à 23:17 :: Madagascar

On parlait de Madagascar hier au Journal Télévisé... Sans doute à propos d'Halloween, le patron d'une PME spécialisée dans les déguisements était interviewé. La spécialité de son entreprises : des costumes de Barbie vendus 40 euros dans les grandes surfaces, et qui n'ont coûté que 10 euros à fabriquer. Comment faire pour arriver à des prix aussi bas ? L'entreprise employait naguère des couturières à domicile en France. Bien trop cher ; cela reviendrait à 15 euros ! La Chine ou l'île Maurice ? Encore trop cher... Et l'heureux patron d'expliquer qu'il a trouvé la solution : Madagascar, où les couturières sont payées 24 centimes d'euro de l'heure. 900 (très) jeunes femmes malgaches triment ainsi pour coudre les costumes de Barbie qui feront les cadeaux de Noël des petites européennes ou américaines. Dans des conditions déplorables, à l'instar du salaire qu'on leur verse.

 

 

Notre patron avait l'air très fier, devant la caméra, de sa manière de gérer la mondialisation et des bénéfices engrangés par son entreprise sur le dos des femmes les plus pauvres de la planète. Après les esclavagistes et colons des siècles passés, la relève est assurée.

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