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Le discours de Dakar

Par ... :: mardi 04 septembre 2007 à 22:25 :: politique

Le discours prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet dernier à l’université de Dakar devait être le discours fondateur de la rupture en matière de relations entre la France et les pays d’Afrique. Il a provoqué de très nombreuses réactions, souvent indignées, parfois ironiques ou humoristiques. Je me suis donc efforcé de lire ce texte - 18 pages en ligne sur le site de l’Elysée - pour savoir ce que Sarkozy avait bien pu dire ce jour là.

 

 

Pour celles et ceux, qui ne voudraient lire l’intégrale, je résume en quelques mots, sans respecter le style – par ailleurs assez inimitable.

RESUME : Je suis venu en ami vous donner plein de conseils qui vont faire progresser l’Afrique. Tout d’abord, je reviens sur quelques contentieux historiques. L’esclavage a été un crime contre l’humanité. Quant à la colonisation, c’était une erreur, mais les colons étaient souvent des braves gens qui ont beaucoup fait pour les pays qu’ils occupaient. Pour ces deux sujets – l’esclavage et la colonisation – il est hors de question que la France se repente officiellement. D’ailleurs, les malheurs actuels de l’Afrique sont principalement dus aux Africains eux-mêmes : corruption, dictateurs, guerres… Quant au sous-développement, il vient de la mentalité même des Africains : peu matures et très proches de la nature, ils restent dominés par leurs croyances ancestrales. Ils sont repliés sur eux-mêmes et ont peur de l’avenir.

 

Allez lire par vous-même, et dîtes-moi si je trahis ou non le fond du discours. Bien sûr, la forme essaie d’atténuer le propos, mais finalement, elle ne fait souvent que l’accentuer…

 

Verriez-vous un chef d’Etat africain venir en France gloser sur l’Homme Européen, en dressant la liste des défauts qui l’empêchent de progresser ? Sur quel autre continent Sarkozy oserait-il dire « Vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine » ? Habitué en France à des déclarations simplistes et à l’emporte-pièce qui ont fait le succès de sa campagne électorale, ne s’est-il pas rendu compte qu’adopter le même style devant un auditoire d’intellectuels africains s’avérerait particulièrement vexant ?

  

Le refus de la repentance, leitmotiv du candidat Sarkozy, est toujours aussi troublant. On sait que cette position en France est avant tout stratégique, destinée à unifier toutes les droites, ce qu’il a peu ou prou réussi à faire. Mais comment la justifier en Afrique ? Avec cet argument : " Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères ". Voilà comment la responsabilité d’un Etat est évacuée en s’appuyant sur des principes individuels. Mais ce n’est pas à des personnes physiques que la repentance est réclamée, mais au président d’un pays qui a promu l’esclavage, un pays qui s’est enrichi et a bâti son développement sur cette pratique comme ensuite sur la colonisation, qui a envoyé ses armées combattre les armées locales et envahir des pays... Dans le même temps on demande à la Turquie de reconnaître sa responsabilité dans le génocide arménien. Pourvu que les responsables Turcs ne répondent pas eux aussi : « Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères »…

 

Quant au discours sur la colonisation, ce qui est applaudi à Toulon ou à Perpignan (on se rappelle de l'amendement de l'UMP sur les bienfaits de la colonisation) peut tomber à plat en Afrique. Les colons ? «Ils ont eu tort.» Mais « le colonisateur a construit des ponts, des routes, des hôpitaux… ». Comment peut-on dire cela ? Qui construisait lesdits ponts et routes ? Qui mourait des effets du travail forcé, sans pouvoir bénéficier des chambres des hôpitaux ? A quoi, à qui servaient les routes ?

 

 

les travaux forcés imposés aux colonisés

 

Pour Nicolas Sarkozy, tout cela est du passé puisque ce sont désormais les Africains qui sont responsables des malheurs du continent et ce sont donc eux – et eux seuls – qui peuvent s’en sortir. Pas un mot donc sur la responsabilité historique du colonisateur dans les découpages des frontières, dans les stratégies visant à opposer les ethnies entre elles pour mieux régner (cf. Gallieni à Madagascar), dans le soutien massif apporté aux dictateurs. Non, la France ne se repentira pas, puisqu’on vous le dit et qu’on vous le répète.

 

 

Nicolas Sarkozy et Omar Bongo - 27 juillet 2007

 

Autre idée extravagante, qui vient bien à propos pour justifier certaines visions racistes de l’immigration : l’Africain est replié sur lui-même, a peur des autres… Je n’invente pas, et là encore les mots font mal : « la renaissance de l’Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde, non à le refuser ». Et en lui donnant des visas ?

 

Tout cela dans un grand mélange de préjugés. Certains ont été relevés parmi tous, comme « l’homme africain vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires ». Et que dire de : « dans l’imaginaire africain où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure, ni pour l’idée de progrès ». « Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance ». Là encore verrait-on un chef d’Etat africain venir présenter à Paris ses conclusions pseudo psychanalytiques sur les blocages mentaux du Français moyen ? Une dernière citation pour la route : « La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes »…

 

Et cela finit en apothéose avec : « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Bigre, rien que cela. A vrai dire, je n’ai pas bien compris ce que cela voulait dire : quelle histoire ? Comment fait-on pour entrer dans l’histoire ? En vainqueur, en victime ? Je pense que ce sont les filles d’Ahmadou Kourouma qui ont le mieux commenté ce passage. « Monsieur le Président, (…) nous voulons vous révéler que parce que nous sommes « assez » humains, nous sommes « assez » entrés dans l’histoire » ; et d’énumérer une longue liste d’évènements historiques antérieurs à la colonisation.

 

«Cette Renaissance de l’Afrique, je suis venu vous la proposer ». En se présentant comme promoteur de cette « renaissance », Sarkozy a fait un flop. Il faut dire que les Africains en ont « soupé » des grands projets des autres à leur attention. Et les sœurs Kourouma de préciser : « Si la France assoupie en cette période estivale vous laisse croire que vous êtes son sauveur, nous, peuple d’Afrique, voulons vous dire que nous n’avons pas besoin de vous pour être rassurés sur notre statut d’homme, pour être assurés de réaliser notre histoire. Nous voulons vous dire que notre histoire s’est faite, entre autres, avec nos pères que notre devenir se fera en dépit de vos amis, ces messieurs Bouygues, Bolloré, Elf, Total, Lafarge, etc. qui aujourd’hui encore se partagent nos terres, abusent de nos ressources, et se payent certains de nos dirigeants ».

 

Et si les Africains ne demandaient finalement à la France que de l’humilité, du respect, une relation d’égal à égal et la fin de son soutien aux dictateurs corrompus ?

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